Pourquoi ce sujet revient : le contexte en cinq points
  • Selon le baromètre des Petits Frères des Pauvres publié le 30 septembre 2024, près de 2 millions de personnes de 60 ans et plus vivent sous le seuil de pauvreté. Chez les 65-74 ans, le taux de pauvreté est passé de 7,5 % en 2017 à 10,6 % en 2022 (Insee).
  • L'allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa, ex-minimum vieillesse) garantit 1 034,28 euros par mois à une personne seule depuis janvier 2025. Environ une personne éligible sur deux ne la demande pas.
  • Le 13 mai 2026, l'Assemblée nationale a créé une commission d'enquête sur « les causes et les conséquences de l'augmentation de la pauvreté, notamment pour les travailleurs seniors et les personnes âgées ». Elle a repris ses auditions le 2 septembre.
  • Depuis octobre 2024, 147 députés ont déposé 215 questions mentionnant la pauvreté. Un tiers (65) attend encore sa réponse.
  • L'hémicycle n'a voté qu'une fois sur la pauvreté des retraités : le 11 juin 2026, sur la proposition de loi d'Émeline K/Bidi qui supprime la récupération de l'Aspa sur les successions. Le texte est au Sénat.

Six députés ont alerté le gouvernement, par question écrite, sur la hausse de la pauvreté des personnes âgées entre le 8 octobre et le 10 décembre 2024. Les six réponses ont été publiées le même jour, le 17 juin 2025, soit six à huit mois plus tard. Quatre d'entre elles sont un texte strictement identique, qui explique que « le niveau de vie des retraités représente 101,5 % de celui de l'ensemble de la population » et que « les retraités sont désormais moins pauvres que l'ensemble de la population ». Les deux autres partagent une seconde réponse, elle aussi identique au mot près, consacrée pour l'essentiel à la lutte contre l'isolement. Quinze mois après ces alertes, une commission d'enquête auditionne les associations, et l'Assemblée n'a voté qu'une seule fois sur le sujet.

215
Questions de députés mentionnant la pauvreté depuis octobre 2024
6 → 1
Six questions sur la pauvreté des seniors, six réponses le même jour
1
Scrutin public de l'hémicycle sur les retraités pauvres

Six alertes, deux réponses copiées-collées

Tout part du baromètre des Petits Frères des Pauvres, publié le 30 septembre 2024. Dans les dix semaines qui suivent, six députés le citent dans une question écrite : Thierry Frappé (RN, Pas-de-Calais) le 8 octobre, Laure Lavalette (RN, Var) le 15 octobre, Bruno Bilde et Sophie Blanc (RN, Pas-de-Calais et Pyrénées-Orientales) le 22 octobre, Alexis Corbière (Écologiste et social, Seine-Saint-Denis) le 3 décembre et Aurélien Dutremble (RN, Saône-et-Loire) le 10 décembre. Cinq élus du Rassemblement national, un de la gauche écologiste. Tous reprennent les mêmes chiffres : 2 millions de seniors sous le seuil de pauvreté, 18 % chez les personnes âgées vivant seules.

Les six questions ont été clôturées le 17 juin 2025. La base de l'Assemblée montre deux textes de réponse, et seulement deux. Le premier, envoyé à Thierry Frappé et Laure Lavalette, reconnaît « les défis que pose la précarité des personnes âgées » et déroule les dispositifs de lutte contre l'isolement : temps de convivialité des aides à domicile, plateforme Ogénie, service civique solidarité seniors, revalorisation de l'Aspa à 1 034,28 euros. Le second, envoyé aux quatre autres, prend le sujet par l'autre bout. Il cite une étude du Conseil d'orientation des retraites de février 2023 : niveau de vie des retraités à 101,5 % de celui de la population, taux de pauvreté « relativement stable, aux alentours de 10 % », contre 15 % pour l'ensemble des Français. Puis il liste les mesures de la réforme des retraites de 2023 : 100 euros de plus pour les carrières complètes, minimum contributif porté à 85 % du Smic net.

« Alors que 2 millions de personnes âgées survivent sous le seuil de pauvreté, est-ce à elles de réaliser un effort supplémentaire ? »

Séance du 29 octobre 2024, examen du budget de la Sécurité sociale

Zahia Hamdane
LFI-NFP
Somme (2)
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Les deux réponses ne sont pas fausses. Elles ne répondent simplement pas à la même question. Les députés parlent des 60 ans et plus qui vivent seuls, dont le taux de pauvreté approche 18 % selon les Petits Frères des Pauvres. Le gouvernement répond sur l'ensemble des retraités, dont le niveau de vie moyen dépasse effectivement celui des actifs. Les deux chiffres coexistent : la moyenne cache une population de veuves, de carrières incomplètes et de retraités agricoles ou ultramarins que la réforme de 2023 n'a pas atteinte.

Cette pratique du texte unique n'est pas propre au sujet. Sur les 215 questions mentionnant la pauvreté déposées depuis octobre 2024, LFI en porte 59, les socialistes 45, le RN 36. Le délai moyen de réponse atteint 136 jours, et 65 questions n'ont toujours pas de réponse. Nous avions déjà documenté le cas du rapport annuel sur la pauvreté, exigé par la loi et réclamé par 46 parlementaires : 27 d'entre eux ont reçu une réponse strictement identique.

Une commission d'enquête de 30 députés, présidée par un macroniste, rapportée par un socialiste

Le 23 avril 2026, le député socialiste Gérard Leseul (Seine-Maritime) dépose une proposition de résolution tendant à créer une commission d'enquête sur « les causes et les conséquences de l'augmentation de la pauvreté, notamment pour les travailleurs seniors et les personnes âgées, et les manquements des politiques publiques pour y faire face ». La commission des affaires sociales rend son rapport de recevabilité le 13 mai, jour de la création officielle de la commission d'enquête. Aucun scrutin public dans l'hémicycle : la procédure passe par la commission permanente, pas par un vote des 577 députés.

Le bureau reflète la mécanique de l'Assemblée. Le président est Jean-Marie Fiévet (Ensemble pour la République, Deux-Sèvres), le rapporteur Gérard Leseul lui-même. Quatre vice-présidents, un par bloc : Elie Califer (SOC), Karen Erodi (LFI-NFP), Guillaume Florquin (RN) et Boris Tavernier (Écologiste et social). Sur les 30 membres, on retrouve l'ancien ministre Guillaume Kasbarian (EPR) et le député Horizons François Gernigon, qui défendait en novembre 2024 le minimum de pension à 1 200 euros de la réforme de 2023, l'argument même de la réponse ministérielle.

« Certains retraités pauvres ne demandent pas l'Aspa. Ce n'est pas qu'ils n'en ont pas besoin, ou qu'ils en ignorent l'existence. Ils savent, ou croient, que l'aide versée aujourd'hui pourra être récupérée demain sur leur succession. »

Séance du 11 juin 2026, proposition de loi sur les retraités pauvres

Guillaume Florquin
RN
Nord (20)
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La commission a repris ses auditions le mercredi 2 septembre avec Olivier Noblecourt, président du Collectif Alerte, qui fédère 37 associations, et ancien délégué interministériel à la lutte contre la pauvreté des enfants. Devant les députés, il a qualifié la pauvreté des personnes âgées d'« angle mort du débat public et politique » et rappelé qu'en 2022, la moitié des retraités éligibles à l'Aspa ne la percevaient pas. Le 15 septembre, la commission entend l'Union nationale des centres communaux d'action sociale (UNCCAS), puis le Foyer Notre-Dame des sans-abri de Lyon. Une commission d'enquête dispose de six mois : le rapport est attendu avant la mi-novembre 2026.

Le seul vote de l'hémicycle : 165 voix pour, zéro contre

Sur la pauvreté des retraités, l'Assemblée n'a voté qu'une fois en deux ans. Le 11 juin 2026, dans la niche du groupe GDR, la proposition de loi d'Émeline K/Bidi (GDR, Réunion) supprime la récupération de l'Aspa sur la succession des allocataires, remplacée par un forfait logement négocié la veille avec le gouvernement. Le texte, déposé le 22 avril 2025 et adopté en commission le 28 mai 2025, avait attendu un an son inscription en séance. Il a recueilli 165 voix pour, aucune contre et trois abstentions, toutes du groupe Horizons. Nous avions détaillé ce scrutin le jour même.

Le RN a fourni le premier contingent de voix (41), devant LFI (30) et les socialistes (21). Le vote a rassemblé l'ensemble des groupes, de l'UDR à la GDR, sur un dispositif chiffré à 120 millions d'euros par le ministre Jean-Pierre Farandou. Il est aujourd'hui devant la commission des affaires sociales du Sénat, sans date d'examen. Parmi les 215 questions, une vingtaine croisent pauvreté et retraite : régime des policiers municipaux, retraites agricoles, déconjugalisation de l'Aspa, logement des retraités modestes. Aucune n'a donné lieu à un débat en séance.

« Le problème du non-recours à l'Aspa est réel. Il est documenté : environ une personne éligible sur deux ne demande pas l'allocation de solidarité aux personnes âgées. »

Séance du 11 juin 2026, proposition de loi sur les retraités pauvres

Nicolas Turquois
DEM
Vienne (4)
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Ce que disent les chiffres cités devant les députés

👵
2 millions
Personnes de 60 ans et plus sous le seuil de pauvreté, selon le baromètre des Petits Frères des Pauvres de septembre 2024. Le chiffre est repris par les six questions écrites et par le gouvernement lui-même.
📈
7,5 % → 10,6 %
Taux de pauvreté des 65-74 ans entre 2017 et 2022 (Insee), rappelé par le Collectif Alerte le 2 septembre. Chez les personnes âgées vivant seules, il approche 18 %.
💶
1 034,28 euros
Montant mensuel de l'Aspa pour une personne seule depuis janvier 2025, soit environ 180 euros sous le seuil de pauvreté d'une personne seule (1 216 euros en 2022).
🚫
1 éligible sur 2
Part des retraités éligibles à l'Aspa qui ne la demandent pas (2022). Plus de 300 000 personnes par an renoncent, selon la rapporteure Émeline K/Bidi, d'abord par crainte de la récupération sur succession.
À noter : la réponse ministérielle du 17 juin 2025 affirme que le taux de pauvreté des retraités est « aux alentours de 10 % », sous celui de l'ensemble de la population (15 %). C'est exact pour la moyenne des retraités. Les associations et les six députés parlent, eux, des 60 ans et plus vivant seuls, à 18 %. Les deux chiffres sont compatibles : c'est précisément cet écart entre la moyenne et les situations isolées que la commission d'enquête est chargée de documenter.

Chronologie

30 septembre 2024
Baromètre des Petits Frères des Pauvres : 2 millions de seniors sous le seuil de pauvreté.
8 octobre – 10 décembre 2024
Six questions écrites de Thierry Frappé, Laure Lavalette, Bruno Bilde, Sophie Blanc, Alexis Corbière et Aurélien Dutremble sur la pauvreté des personnes âgées.
22 avril 2025
Émeline K/Bidi dépose la proposition de loi visant à renforcer la solidarité envers les retraités pauvres ; adoptée en commission le 28 mai.
17 juin 2025
Les six questions reçoivent leur réponse le même jour, en deux textes identiques.
23 avril 2026
Gérard Leseul dépose la proposition de résolution pour une commission d'enquête sur la pauvreté des travailleurs seniors et des personnes âgées.
13 mai 2026
Création de la commission d'enquête, 30 membres. Jean-Marie Fiévet président, Gérard Leseul rapporteur.
11 juin 2026
L'Assemblée adopte la proposition de loi K/Bidi par 165 voix contre 0. Transmission au Sénat.
2 septembre 2026
Audition du Collectif Alerte : « la pauvreté des personnes âgées est un angle mort du débat public et politique ».
15 septembre 2026
Auditions de l'UNCCAS et du Foyer Notre-Dame des sans-abri. Rapport de la commission attendu d'ici la mi-novembre.

Vous pouvez lire les six questions écrites et leurs réponses, consulter la fiche de chaque membre de la commission d'enquête, à commencer par celles de Jean-Marie Fiévet et de Gérard Leseul, et suivre le parcours de la proposition de loi sur les retraités pauvres jusqu'au Sénat.